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> Mathieu Franks : H2G2 "doit être retraduite"



Mathieu Franks

En 2011, Mathieu Franks est étudiant en Master 1 traduction littéraire à l’Université de Paris VIII. Pour son mémoire, il décide de s'attaquer à la traduction française d'une série littéraire mythique. Je vous laisse deviner laquelle ;)


Je lui avais demandé de nous donner un petit aperçu de son travail universitaire. Voici son texte dans son intégralité :

Intro

Qui je suis ?

Bonjour à tous, je me présente : je m’appelle Mathieu et jusqu’à récemment, j’étais étudiant à l’Université de Paris VIII. Je sors tout juste de deux ans de Master, où je me suis spécialisé dans la traduction littéraire.

Ce que je fais


Pour compléter ce master, nous devions trouver une œuvre inédite en France, en traduire un gros extrait et réaliser un commentaire de traduction. Pour mon mémoire de M1, ce n’est pas exactement ce que j’ai choisi de faire.

Pourquoi ce sujet universitaire ?


Non : je me suis intéressé à Douglas Adams, et sa trilogie en cinq volumes du Hitchhiker’s Guide to the Galaxy, ou H2G2 pour les intimes. Cette œuvre n’est pas inédite en France, comme ceux qui auront lu la traduction le sauront déjà, et c’était là tout l’intérêt de ce mémoire.

Développement


Différences d’appréciation de l’œuvre


Tout a commencé lorsque j’ai voulu partager avec mes amis cette merveille qu’était H2G2. J’ai grandi dans un environnement bilingue, et par conséquent, je n’avais eu aucun mal à accéder à l’œuvre dans sa version originale. Mes amis, quant à eux, ne maîtrisaient pas assez l’anglais pour pouvoir lire un tel texte. Alors, ils se sont procuré la traduction.

Ce sont leurs commentaires qui m’ont mis la puce à l’oreille : tous, de manière unanime, trouvaient le texte grotesque. Ils trouvaient les phrases lourdes et selon eux, le sens de l’humour était loin de ce qu’on pouvait qualifier « d’anglais ». Étrange.

Clairement, il y avait un décalage – je n’arrivais pas à comprendre pourquoi personne n’aimait ce texte. Pourquoi personne ne le trouvait anglais ? Pourquoi le trouvaient-ils « lourdingue » ?

Le mémoire de M1 était l’occasion d’étudier cet écart, et c’est ce que j’ai fait. J’ai mené mon enquête.

Comment j’ai enquêté


J’ai commencé par me renseigner sur le livre, la traduction. Le choc : à l’époque où je réalisais mon M1, il existait pas moins de 15 rééditions de la traduction – c’était très étrange pour un texte si récent (la première traduction date de 1981). Je me suis renseigné pour savoir qui étaient les traducteurs : peut-être était-ce là la clé du problème ? Mes amis avaient-ils lu une des moins bonnes éditions ? Mais non, il n’y avait qu’un seul traducteur. Alors j’ai contacté les éditions Denoël pour avoir plus de renseignements.

J’ai obtenu un rendez-vous avec Gilles Dumay, responsable de la collection Lunes d’encre. Cet entretien fut très intéressant : il m’a aiguillé sur de nombreuses pistes et notamment celle du traducteur qui traduit n’importe comment. Il m’a montré des passages qui n’avaient aucun sens, des extraits qui avaient été modifiés, des paragraphes complètement inventés, bref : je venais de comprendre pourquoi les avis étaient plus que mitigés sur H2G2 version française. Gilles Dumay m’a aussi expliqué que les multiples versions du texte français n’étaient que des tentatives de correction du travail du traducteur. Pour conclure, M. Dumay m’a donné les coordonnées de Nicolas Botti, fan n° 1 de H2G2.

En effet, Nicolas avait participé à la correction de la VF via son site internet, où tous ceux qui détectaient des fautes de traduction pouvaient laisser un commentaire. La liste était plutôt impressionnante.

C’est avec ces informations que j’ai commencé mon mémoire. Je me suis rendu à la Bibliothèque François-Mitterrand (BNF, pour les intimes), car c’était le seul endroit où je pouvais consulter H2G2 dans toutes ses éditions. Je me suis limité à l’étude du premier tome, sinon je ne m’en serais jamais sorti : j’ai pris 5 éditions (la première, la plus récente et trois autres) et je les ai comparées, paragraphe par paragraphe, phrase par phrase, notant toutes les différences entre les éditions.

Ce que j’ai découvert


Je vous épargnerai la fastidieuse énumération des différences que j’ai trouvées, témoignant de l’évolution du texte français. Cependant, j’ai noté une chose. L’édition de 1981, la première, l’originale… se tient. D’accord, elle n’est pas du tout fidèle au texte d’origine, mais… c’est une œuvre qui se tient. Quoiqu’on puisse penser, si on lit ce livre en oubliant qu’il s’agit de la traduction d’un texte qui pèse très lourd dans la culture anglo-saxonne, eh bien on ne peut pas lui reprocher grand-chose. D’accord, il y a des jeux de mots vraiment nuls, des blagues cochonnes, mais c’est un texte qui plait à son lectorat.

Mais alors, pourquoi est-on déçu lorsqu’on a accès au texte dans sa version originale ? Cette déception, je l’impute directement au mot « traduction ». Pensez-y, qu’entend-on par traduction ? Tout !

Quand je dis que je suis traducteur, on me demande souvent « ah oui ? Et donc vous traduisez aussi à l’oral ? » Eh non, je ne suis pas interprète, et je suis loin d’en être un, car il s’agit de deux compétences extrêmement différentes. Pareil, la traduction audiovisuelle : peut-on mettre dans le même panier la traduction pour le doublage et la traduction pour les sous-titres ? Il ne s’agit pourtant pas du tout du même genre d’exercice : dans un cas, il faut pouvoir synchroniser la traduction avec le mouvement des lèvres de l’orateur, et donc traduire en fonction de cela. Dans le deuxième cas, il s’agit de respecter un nombre de caractères bien défini, et de faire en sorte que ce qui s’affiche à l’écran reste suffisamment longtemps pour que les spectateurs puissent le lire. Pour H2G2, il s’agit d’une frontière encore plus mince, infiniment plus floue : celle qui existe entre la traduction et l’adaptation (et encore, seulement si on considère que cette dernière n’est pas une variante de la première). Ainsi, qu’est devenue l’œuvre aujourd’hui ? Eh bien elle a été rééditée, une fois de plus. Il y a des aberrations, toujours. Mais comment a-t-on pu passer d’une œuvre qui se tenait à un livre aberrant ? L’absence de communication.



Un exemple : Lorsque j’effectuais mon étude comparée de cinq éditions, j’ai pu voir l’évolution d’un paragraphe dans le temps. Le voici dans sa version originale :

« Ford's copy of The Hitch Hiker's Guide to the Galaxy smashed into another section of the control console with the combined result that the guide started to explain to anyone who cared to listen about the best ways of smuggling Antarean parakeet glands out of Antares (an Antarean parakeet gland stuck on a small stick is a revolting but much sought after cocktail delicacy and very large sums of money are often paid for them by very rich idiots who want to impress other very rich idiots), and the ship suddenly dropped out of the sky like a stone. »

Voici la traduction la plus récente :

« L’exemplaire du Guide du voyageur galactique, propriété de Ford, alla s’écraser contre une autre section du panneau de commande avec pour double résultat que, primo, Le Guide se mit à expliquer à qui voulait l’entendre quelle était la meilleure façon pour sortir en fraude d’Antarès les doigts de porc vert (chez certains en effet, le doigt de porc vert d’Antarès représente un apéritif révoltant quoique fort prisé et bien souvent acheté pour des sommes énormes par de très riches imbéciles désireux d’impressionner d’autres très riches imbéciles) et, secundo, l’astronef se mit à dégringoler soudain comme une pierre. »

Intéressons-nous aux termes « Antarean parakeet gland » et « Antares ». Dans les premières versions de la traduction, les noms propres avaient été modifiés (Arthur Dent avait été rebaptisé Arthur Accroc par exemple) – c’était le cas d’Antares, qui était devenu Tau d’Anze. Ainsi, dans cette version récente de la traduction, Tau d’Anze redevient Antarès. Cependant, comment expliquer que les glandes de perroquet (parakeet glands) deviennent… des doigts de porc verts ? La réponse est dans l’évolution de la traduction. Rappelez-vous, à l’origine, il s’agissait d’un texte qui se tenait, pour ce qu’il était et pour ce qu’il représentait (même s’il ne rendait absolument pas justice à H2G2 version originale).

Voici la version de la première édition :

« L’exemplaire du Guide du voyageur galactique, propriété de Ford, alla s’écraser contre une autre section du panneau de commande avec pour double résultat que, primo, Le Guide se mit à expliquer à qui voulait l’entendre quelle était la meilleure façon pour sortir en fraude de Tau d’Anze les doigts de porc vert (chez certains en effet, [le doigt de porc Tau d’Anzin vert] représente un apéritif révoltant quoique fort prisé et bien souvent acheté pour des sommes énormes par de très riches imbéciles désireux d’impressionner d’autres très riches imbéciles) et, secundo, l’astronef se mit à dégringoler soudain comme une pierre. »

(J’ai surligné en gras ce qui a été modifié d’une édition à l’autre) Eh oui, il s’agit d’une blague (voir ce qui est entre crochets) qui a été tronquée par l’édition… L’éditeur a modifié les noms propres sans tenir compte des blagues qui étaient liées aux changements de noms. Et cette blague avait été concoctée par le traducteur bien en amont.

Conclusion


Cette œuvre DOIT être retraduite


J’espère que cet article vous aura plu, et éclairé quant au texte que vous lisez. Je pense personnellement qu’il faut arrêter l’acharnement thérapeutique sur ce texte qui ne ressemble plus à grand-chose.

Je pense surtout qu’il va falloir être patient : dans une petite vingtaine d’années, le premier roman du Guide tombera dans le domaine public, et on pourra alors voir fleurir de nouvelles traductions. Car oui, je crois que cette œuvre doit être retraduite.

Cependant, il faut que ce soit une traduction du cœur, pas financière… Il faut que le traducteur qui s’attaquera à ce colosse de la littérature britannique soit amoureux de cette œuvre, qu’il respecte le texte, l’œuvre, ce qu’elle représente et surtout ce qu’elle est. J’espère que celui qui retraduira cette œuvre ne le fera pas pour des raisons financières, mais parce qu’il voudra lui rendre justice.

Cette œuvre doit exister en France, on a besoin de l’humour anglais chez nous !

Mathieu Franks, 2012

Mathieu Franks m'a donné l'autorisation de vous permettre d'accéder à l'intégralité de son mémoire que vous pouver retrouver sur ce lien dropbox.. Qu'il en soit remercié !

Sa page facebook professionnelle : Franks Traduction